André MIALANE (1822 - 1890)

     Jean, Pierre Mialane, maçon, est né en 1789 à Trémoulous, hameau de Lozère, commune d’Arcomie, au nord-ouest de Saint-Chély-d’Apcher. En 1819, il épouse Rose, Marie Pomier, fille d’un jardinier de Lodève.
     Leur fils, Jean, André, Fulcrand, né le 3 décembre 1821 à Lodève, n’a que 3 ans au décès de son père, en novembre 1824. Sa mère se remarie en 1825 avec Joseph Millier, maçon originaire de Royan.
On ne connaît rien de l’enfance du jeune André. Toutefois, quelques courriers, des textes en alexandrins et l’usage du latin dans certains écrits… laissent penser qu’il suivit des études classiques.
     Le 22 avril 1850, André Mialane épouse à Lunas Véronique, Élisabeth Nouguier, née en 1825 à Joncels.
     C’est la fille d’un chirurgien établi à Lunas, Michel, Grégoire, François Nouguier (originaire de Joncels) et d’une Lodévoise (veuve en premières noces d’un géomètre, Jean-Baptiste Benoit). Le couple habite à la Grand’Route chez les beaux-parents.

     André Mialane, entrepreneur de travaux publics, se consacre essentiellement à l’aménagement et la réalisation de routes. C’est ainsi qu’en septembre 1861, il obtient l’adjudication du marché pour la création des 11 187 mètres de la Route Impériale numéro 9 entre Pégairolles et le Caylar. Cette portion, particulièrement délicate, comprend le franchissement des contreforts du Larzac, là où n’existe alors qu’un chemin muletier entre les murailles de calcaire : le Pas de l’Escalette.

     Le chantier concentrant toute l’activité de l’entreprise, le couple Mialane s’installe à Pégairolles où naîtront deux de leurs enfants. Au fur et à mesure de l’avancement des travaux, les fonds initialement prévus se révèlent nettement insuffisants face au coût réel.

     Dans les archives du conseil général de 1864, on lit : L’entrepreneur des travaux de rectification de la partie de cette même route, comprise entre le Caylar et Pégairolles, qui s’est mis en avance pour une somme très considérable par suite de l’insuffisance non prévue des crédits annuels, a demandé et obtenu la résiliation de son marché. Il achève cependant, avec ses propres ressources la partie qu’il avait commencée et qui s’étend de Pégairolles au Pas de Escalette. C’est dans cette section, sauf 150 mètres du passage du Pas, que se trouvent les travaux les plus importants et les plus difficiles.

     Les travaux seront presque totalement interrompus en 1865. Bizarrement, en 1866, de la même source, on apprend que le sieur Mialane… qui avait obtenu la résiliation de son marché, a consenti à reprendre cette entreprise et il y a été autorisé par une décision ministérielle du 5 février 1866. Les travaux marchent avec activité et M. l’ingénieur en chef espère pouvoir livrer la route entière à la circulation dès le printemps prochain… la dépense totale de cette grande entreprise ne dépassera pas les prévisions.

     Comment expliquer la reprise des travaux par Mialane, sans augmentation du coût prévisionnel ?

     La réponse est apportée dans le bulletin de la Société languedocienne de géographie, tome XXI, de 1898 : "C’est sur les flancs abrupts de ce massif que serpente la route de Lodève au Caylar ; on a dû lui frayer un passage au travers d’une puissante arête rocheuse et, pour y réussir, un entrepreneur, aussi hardi qu’intelligent, notre compatriote M. Mialane de Lunas, alla en Allemagne juger des effets d’un explosif inventé la veille, la dynamite, l’importa en France, et fit, à son très grand profit, la première application aux rochers de l’Escalette".

     C’est très probablement Michel Chevalier, conseiller général du canton de Lunas, président de cette assemblée départementale, qui conseilla à André Mialane d’aller rencontrer Alfred Nobel. Ce jeune chercheur suédois venait en effet de mettre au point un procédé pour stabiliser la nitroglycérine (découverte par l’Italien Ascanio Sobrero) et permettre ainsi son transport sans danger sous l’appellation dynamite. Dès 1864, Nobel procède à des démonstrations publiques pour convaincre d’éventuels utilisateurs.

    Mialane a donc été l’un des premiers Français à s’en servir pour rapidement ouvrir une brèche dans la falaise de calcaire dolomitique, constituant la limite sud du Larzac.

    Dans une lettre adressée en 1867 à un chef de bureau du ministère de l’Intérieur, il écrit :
     "
Je viens de lire dans un journal que monsieur le ministre des Finances venait de prendre un arrêté interdisant la fabrication de la nitroglycérine, qu’il assimile à la poudre, si ce fait est exact, il vient déranger tous mes calculs, vous savez que je fabrique la nitroglycérine depuis mon voyage dans le Bas-Rhin et mon passage à Paris, les effets que j’en ai obtenus sont merveilleux et le résultat m’avait décidé à l’exploiter en grand. Je croyais pouvoir obtenir tout cela dans l’entreprise du port d’Oran où la grande dépense se trouve dans la fourniture des blocs de pierre, qui ne peuvent être obtenus que par des grands déblais à la mine. Comme il devait en résulter une grande économie dans les déblais par l’emploi de la nitroglycérine au lieu de la poudre de mine, j’avais fondé là-dessus l’espoir de pouvoir réaliser de beaux bénéfices espoir qui serait déchu si on interdisait l’emploi de cette matière".
    Ce texte laisse supposer que Mialane fabrique lui-même l’explosif et qu’il envisage de s’engager dans des chantiers d’envergure.

La Route Impériale numéro 9, ouverte par l’entreprise Mialane entre 1861 et 1866, au niveau de l’Escalette. (carte postale édition Bonnet)


Gendarmes à cheval au Pas de l’Escalette.
(carte postale édition Jullian)

Mialane et la dynamite...

     Mialane fera fortune grâce à cette découverte. Aux côtés de Nobel et de Barbe, on le retrouve administrateur de la société générale pour la fabrication de la dynamite, créée en juin 1875. En 1880, il investit également dans la société dynamite Nobel (qui regroupe les fabriques de Suisse et d’Italie) dont il devient aussi l’administrateur.
     En 1887, dans la société centrale de dynamite, holding destiné à remplacer et regrouper les différentes fabriques de dynamite d’Europe latine (Espagne, Italie, Suisse, Portugal), d’Amérique latine (Venezuela) et d’Afrique du Sud, on retrouve Nobel président d’honneur, Barbe directeur général et au conseil d’administration les frères Pereire banquiers de Nobel, Mialane, Le Play…
     En novembre1889, la société générale pour la fabrication de matières plastiques voit le jour. Le président est Paul, François Barbe, associé d’Alfred Nobel. Le capital de 1 500 000 francs est divisé en 3 000 actions de 500 francs dont 2 360 pour Mialane père et fils (ce dernier, à l’époque, est chargé de la vente de la dynamite dans les départements du Tarn, de l’Hérault et du Cantal). Cette usine utilise l’acide nitrique faible (résidu de la fabrication de la nitroglycérine) pour produire du coton azotique constituant la matière première nécessaire à la production de certaines matières plastiques et du celluloïd qui commencent à être utilisés.
 

 Trois figures de l’époque ont contribué à la réussite d'André Mialane... cliquez...
 

Mialane et le fromage de Roquefort…

     Autre domaine dans lequel Mialane sut investir et s’enrichir : le fromage de Roquefort.

    En février 1872, Alphonse, Joseph De Bourzès, Achille et Florentin Roucoules vendent à André Mialane (pour 3/4) et Joseph Monestier (pour 1/4) la maison Arlabosse élevée sur 3 étages et une cave vinaire à Roquefort (Aveyron). Mialane a donc l’intention de se lancer dans le commerce du fromage.

     En avril, il fait l’acquisition (pour 1/2), avec son beau-frère Charles Nouguier, médecin à St Félix de Sorgues (pour 1/4) et Joseph Monestier (pour 1/4) d’une terre et d’un jardin achetés à Eugène Abeille. Une cave y sera creusée.

     Le 1er janvier 1873 apparaît la société A. Mialane, Joseph Monestier et Cie qui évolue un mois plus tard en société A. Mialane, Joseph Monestier, G. Caylet et Cie. L’acte stipule que Mialane et Monestier apportent une cave à fromage en construction.

     Mialane reprend le 1/4 de Monestier et, en 1877, les parts de Caylet : il continue donc seul l’exploitation.

     En 1878, la cave Mialane participe à l’Exposition Universelle.

     En 1883, la cave Mialane est intégrée à la société des caves et producteurs de Roquefort contre 450 actions. André Mialane entre au conseil de la société comme administrateur.

    

 Coupes de la cave Mialane (d’après la revue « Le Tour du Monde » de 1875)

Mialane et la vie publique...

     En 1870, il est nommé capitaine organisateur de la garde nationale de Lunas. Cette ébauche d’armée, moyen ultime mis en place pour lutter contre les Prussiens, était constituée de 176 hommes pour le canton.

     En octobre, bien que n’ayant jamais été militaire, il est désigné commandant des gardes nationaux des cantons de Lunas et du Caylar. Il se consacre alors activement à cette tâche, essayant de réunir des fonds pour équiper ses troupes. En 1879, André Mialane est élu conseiller de l’arrondissement de Lodève.

     En 1884, il sera le premier maire de Lunas élu au suffrage direct et assurera ces deux fonctions jusqu’à son décès. C’est sous son mandat que sera ouverte la route de Nize dans le flanc nord du Redondel. Cette nouvelle voie, creusée à la dynamite dans le calcaire permettra de rejoindre les hameaux de Gours, Les Pascals, Briandes, Nize, Laval de Nize... sans avoir à emprunter l’étroite rue de l’Hôpital et le pont de Rouby.

Mialane, chef de famille…

     Vers 1870, sur un terrain acheté à Hippolyte Charamaule, en bordure de la Grand’Route, il fait construire une grande maison dont le parc arboré, entouré de hauts murs (avec tessons de verre en sommet), abrite des biches.

     Il fait effectuer, vers 1876, le captage de sources dans la vallée de Nize, permettant le fonctionnement de 2 béliers hydrauliques : il a ainsi l’eau courante à tous les étages et un jet d’eau dans son parc... En contrepartie, la municipalité lui impose de concéder le quart de cette eau pour alimenter trois fontaines publiques (pont Vieux, chemin de Pancrace et Croix de Mission).

     André Mialane et Véronique Nouguier eurent sept enfants. Trois mourront en bas âge.

     André, Charles, Alexandre (1856-1910) restera célibataire. En 1876, il s’engage pour un an dans la cavalerie, au 17e régiment de dragons. Son père lui confie la responsabilité de la commercialisation de la dynamite dans la région, mais il n’aura pas son envergure dans la gestion du patrimoine familial. Après le décès du chef de famille, il abandonne progressivement les charges d’administrateur des diverses sociétés (dynamite, roquefort), mais garde la passion paternelle pour la chasse à courre pratiquée sur le Larzac. Voici l’un des rares témoignages recueilli sur cet homme : " Il était très grand et allait à la chasse. Il avait 40 chiens au-dessus des maisons face à la poste actuelle. Une femme pétrissait chaque semaine une fournée de pain pour les nourrir. Ce pain était cuit dans un four, appartenant à Tessier, rue du Chemin Neuf ".
     Ses trois sœurs, bien dotées, constituèrent de riches partis certainement convoités :
     Véronique, Élisabeth, Claire (1858-1946) épouse, en 1881, Louis, Ernest Barié, médecin-chef de clinique à la faculté de médecine de Paris. Parmi les témoins, on note Louis Roux directeur général de la société de dynamite française, Paul Leroy-Beaulieu professeur au Collège de France.
     Sophie, Pauline, Julie (1865-1964) se marie en 1885 à Marie, Pierre, Numa Ancessy propriétaire. Le mariage civil se déroule publiquement les portes ouvertes en la maison de M. Mialane père de l’épouse, M. Ancessy, père de l’époux, étant empêché par la maladie de se rendre à la maison commune.
     Louise, Charlotte, Émilie (1868- ?) s’unit en 1889 à Paul, Marie Humbert docteur en droit, sous-préfet de Lorient, originaire de la Meuse. Léon Bourgeois député de la Marne, André Chiffard vice-président du conseil de préfecture de la Marne, Paul François Barbe ancien officier, ancien ministre, député et Paul Leroy-Beaulieu seront les témoins.
     Tous ces mariages, célébrés à Lunas en grande pompe, durent en leur temps, créer l’évènement.

     André Mialane meurt à Paris le 19 septembre 1890, âgé de 68 ans. Son corps fut ramené dans le caveau familial construit derrière le presbytère à côté du caveau Boulouys.
    Son épouse fut responsable du bureau de poste de Lunas de 1852 à 1859, puis receveuse de 1860 à 1882.
    Dans les recensements, on suit l’élévation du niveau de vie des Mialane à travers le personnel de maison :
          - en 1872 : le foyer de 7 personnes emploie une domestique ;
          - en 1876 : 4 personnes, deux domestiques ;
          - en 1881 : 5 personnes, une cuisinière et un cocher ;
          - en 1886 : 4 personnes, une femme de chambre, une cuisinière et un cocher.

Maison Mialane et son parc

Caveau de la famille Mialane

     Bien introduit dans les milieux financiers, André Mialane sut informer et guider la bourgeoisie locale quant aux investissements boursiers rentables à effectuer dans les deux domaines où il était directement impliqué : dynamite et fromage de Roquefort. On raconte même qu’il lui évita les déboires du scandale de Panama en lui conseillant, à temps, de vendre ses actions, au grand étonnement des banquiers biterrois qui les considéraient alors comme sûres…

     Ne disait-on pas dans la région : « 
Sé a Lunas portan la levita e lo capèl de chambord es gràcia a la dinamita e al formatge de Rocafort ! » traduction : « Si, à Lunas, on porte la lévite et le chapeau haut-de-forme c’est grâce à la dynamite et au fromage de Roquefort ! »

documentation réunie par J & L Osouf - 2012 - extrait de "Lunas au gré de l'alphabet", pages 121 à 126 - ISBN 978-2-917252-99-4

Figures lunassiennes