LE BARON CLAUDE DE NARBONNE-CAYLUS (1527 à 1578)

  Par  Emile Ségui, diplômé d'études supérieures

Une petite place protestante pendant les guerres de religion (1562-1629) FAUGERES en Biterrois

A. LARGUIER, imprimeur, Nîmes 1833

4e année des Cahiers d'Histoire et d'Archéologie - Tome VIII 1934

2e partie

LE CAPITAINE 

   Dur et craint, tel nous trouverons Claude de Narbonne au cours des guerres : il sera terrible dans les représailles, et l'exécution de la Meillade, que nous aurons l'occasion de conter, n'est peut-être pas un fait isolé dans sa vie de capitaine. Encore convient-il de ne pas le juger en le séparant de son milieu. Il ne fut peut-être pas pire que bien d'autres à une époque où les lois de la guerre légitimaient les exécutions en masse. Coligny lui-même, pourtant chrétien convaincu et qui n'était point « impiteux », fut dur quelquefois. Le baron Claude a été la terreur des catholiques de l'Hérault à l'Aude. Mlle Guiraud dit en parlant de lui : « ce terrible Claude de Narbonne », « ce farouche seigneur », « ...l'appeler à Béziers en l'occurence avait une portée terrible ».

   Et pourtant ! A l'ombre des donjons de Claude, les catholiques de Lunas et de Faugères ont vécu. S'ils ont été éloignés des premières charges municipales, ils n'ont pas été maltraités comme on pourrait le croire. La première explosion de fureur passée, le curé de Faugères, Teysseras, est revenu. Il a servi de secrétaire aux consuls protestants, et peut-être aussi, tout comme avant, aux gens du château quand rentraient les censives.

   Ce sont les événements de Lodève qui, en frappant les imaginations, ont fait la renommée de Claude, mais c'est aussi sa valeur militaire. Soldat intrépide, toujours en campagne, il est considéré, par les chroniqueurs du temps, comme un des meilleurs capitaines protestants du midi. C'est un homme de décision, volontiers jovial et sarcastique, qui n'hésite pas sur le choix des moyens. A-t-il de fortes convictions religieuses ? Il semble bien que ce redoutable partisan, ancien de l'église de Faugères, qu'il dota d'un temple, ait été un sincère calviniste, malgré sa volte-face intéressée de 1568. Nous le trouverons dans le parti des intransigeants, peu disposé à croire à la bonne foi de Damville. Ce dernier, d'ailleurs, ne l'aime pas, et quand un meurtre l'en débarrassera, il ne se hâtera pas de rechercher les coupables. Les mauvaises langues l'accuseront même d'avoir trempé dans l'affaire. La fidélité de la maison de Faugères à la cause de la Réforme témoigne en faveur de Claude. Si sa mère, la vieille Béatrix de Caylus, est restée catholique, sa femme et son fils sont protestants et toute la lignée, jusqu'en 1685, restera inébranlablement protestante. Au lendemain de la Révocation, l'arrière-petit-fils de Claude, le baron Pierre de Narbonne-Caylus, émigrera en Prusse avec sa femme et ses enfants. Il y a donc une tradition religieuse solidement établie dans la famille. La chaîne est formée d'anneaux solides. Claude est le premier de ces anneaux. 

LES «EMOTIONS» DE 1560 ET 1561 

   D'après « la France pontificale », le seigneur de Faugères, à la tête des protestants de Bédarieux, se serait emparé de l'abbaye de Villemagne en 1560. Les papiers de l'abbaye, dit l'auteur, furent brûlés sur place, mais deux ans plus tard le baron du Poujol reprit Bédarieux et Villemagne.

   Le fait nous paraît invraisemblable. Les Bénédictins n'en font pas mention. En 1560, il n'y a pas encore, dans notre région, de prise d'armes. En avril, Fourquevaux, écrit au duc de Guise que, de Nimes à Toulouse, il n'y a pas de troubles à sa connaissance. Les lettres de Joyeuse au roi, du même moment, parlent de désordres, mais l'examen attentif de ces lettres, ainsi que de celles du procureur général au Parlement de Toulouse, permettent d'affirmer que ces troubles, ce sont des assemblées religieuses en public, l'arme au côté. C'était le moment où naissait le « mouvement général qui conduit les églises réformées, tant des villes que des campagnes, comme sous l'influence d'une poussée mécanique, du culte secret au culte privé, puis au culte public ». En septembre, ces assemblées en armes tenues dans le pays « sous prétexte de prêcher l'Evangile » font craindre à Joyeuse une révolte. Nous sommes à la veille du moment où les protestants envahiront les églises et useront de violences pour s'approprier des lieux de culte. Déjà, disent les Bénédictins, trois églises sont brûlées de nuit dans le diocèse d’Uzès. Dans la sénéchaussée de Carcassonne, au témoignage des officiers du siège présidial de cette ville, on n'enregistre pas de désordres en octobre, sauf à Castres et Roquecourbe. Or, à Castres, Faurin et Gâches sont très précis sur ce point, les désordres consistaient uniquement en assemblées illicites. L'examen des procès-verbaux des Etats de Languedoc n'ajoute rien. Il y a eu, disent-ils, « tumultes et partialités », mais nous venons de voir ce qu'il faut entendre par là. Il nous semble que si une abbaye aussi connue que celle de Villemagne-l'Argentière avait été prise d'assaut et mise à sac, le fait aurait été signalé quelque part !

   La répression des troubles est confiée au comte de Villars. Tandis qu'il va dans les Cévennes, il envoie son second, le comte de Caylus, maintenir l'ordre du côté de Pézenas. Caylus, dans une lettre du 18 novembre au duc de Guise, annonce que les émotions se sont apaisées. Si le baron de Faugères s'était trouvé installé à Villemagne, Caylus l'en aurait délogé, et on n'aurait pas attendu l'année 1562 et l'intervention du baron du Poujol pour remettre les choses en ordre. Rien ne permet de supposer que Claude de Narbonne ait pris les armes avant 1562. Nous pensons qu'il conviendrait de placer au mois de mai de cette année-là la prise de l'abbaye. Nous y reviendrons plus loin.

   Nous ne pouvons attribuer un rôle quelconque au seigneur de Faugères durant ces deux années troublées, qui dressent face à face les deux partis prêts à la lutte. M. Gachon, en son Histoire du Languedoc, remarque que la noblesse du pays ne donne pas tout d'abord dans l'action, et que les désordres ont une origine urbaine, un caractère d'agitation communale. 

L'ORGANISATION DEFENSIVE

    En 1560 et 1561, on l'a vu, le culte public et en armes devient la règle. C'est le moment où la plupart des églises protestantes, grandes et petites, se mettent sous la garde d 'un « protecteur ». Claude de Narbonne était le protecteur-né des églises de Faugères et de Lunas, mais il est vraisemblable qu'il veilla aussi sur Bédarieux — et peut-être sur d'autres.

   Il serait précieux de retrouver les vieux registres des Consistoires pour voir si nous pourrions y saisir sur le vif l'organisation défensive protestante du début, calquée sur l'organisation des églises. L'infanterie des Consistoires, véritables milices communales, composées de volontaires que le chant des psaumes entraînait au combat, fut de bonne heure encadrée par des professionnels, licenciés après les guerres d'Italie, et plus tard se trouva renforcée de bannis et de sans-foyer que les malheurs du temps jetaient dans le métier des armes. L'infanterie huguenote, au contact de ces éléments corrupteurs, perdit ses qualités morales et les vices de la soldatesque lui devinrent vite familiers. En ce qui concerne l'organisation militaire des protestants du coin que nous étudions, nous en sommes réduits aux hypothèses. Il nous paraît vraisemblable que les consistoires de Bédarieux, Faugères et Lunas (? ) s'unirent pour constituer une « enseigne » dont le commandement fut confié au baron Claude. 

LES PREMIERS TROUBLES

   L'an 1562 commence. Le comte de Crussol a essayé en vain de pacifier les esprits. L'Edit de janvier paraît : il mécontente tout le monde et les troubles continuent, de plus en plus sérieux.

   La nouvelle du « massacre » de Vassy arrive fin mars en Languedoc, presque en même temps que l'appel de Condé qui met tout le monde sur le qui-vive. C'est le branle-bas de combat. L'ordre de levée en masse est lancé par le Prince, le 25 mars. Le 7 avril, il ordonne la concentration des forces sur Orléans.

   Les églises du midi n'exécutèrent qu'en partie cet ordre. Elles voulaient garder leur infanterie pour assurer leur protection. D'ailleurs les compagnies des consistoires, sorte de garde nationale, n'étaient pas toutes aptes à combattre au loin ! Beaucoup restèrent et se dépensèrent dans des luttes locales.

   La guerre civile, dans notre région, ne fut qu'une suite de coups de main, de surprises, de sièges, assez semblable en cela aux guerres féodales du XIe siècle. Tandis que les sanglantes haines de clocher éparpillent sur la province les combats et les escalades, les grands coups se portent ailleurs. Les luttes en Languedoc n'influent guère sur les événements décisifs, mais les armées des princes sont souvent alimentées par les levées d'hommes qui se font à leur profit dans les églises protestantes du midi.

   Fin avril, tout le Languedoc protestant prend les armes. 

LES EVENEMENTS DE BEZIERS

    Le 3 mai, ceux de Béziers se saisissent de la ville. Les Bénédictins ont raconté l'événement d'après Andoque, encore que celui-ci le fixe au 6 mai. Trois jours après, Jacques de Beaudiné serait arrivé, accompagné des barons de Faugères et de Montpeyroux et de 1 200 hommes de pied, et aurait présidé au sac des églises et à la mise en défense de la ville. Il ne nous paraît guère possible d'admettre la présence de Beaudiné à Béziers à cette date. L'Histoire du Languedoc dit qu'il arriva fin mars à Montpellier. Les mémoires du Montpelliérain Philippi n'en font pas mention et ils nous apprennent au contraire que le 8 avril le comte de Crussol s'y trouvait avec Joyeuse. Gaches et Andoque paraissent être les sources où les Bénédictins ont puisé, mais le chroniqueur castrais, aussi bien que l'historien biterrois, est sujet à erreur. Il se trompe sur le compte de Crussol qui n'était pas en mai dans le midi en qualité de « lieutenant de Monsieur le Prince », mais bien à la cour. Ce n'est qu'en novembre que le comte de Crussol accepta de devenir le protecteur des réformés sous le titre de « chef et conservateur du pays sous l'autorité du roi ». D'autre part, c'est à l'assemblée de Nimes que les protestants mettent à leur tête son frère Jacques de Beaudiné. Cette assemblée se tint le 27 mai, si nous en croyons Th. de Bèze. Beaudiné, après son élection, disent les Bénédictins, (d'après J. de Montagne cette fois), voulut s'assurer de Béziers, se mit en marche, prit Agde en passant et arriva dans la capitale du Biterrois. Il y arriva non pas le 6 mai, mais plutôt le 30, comme le dit l'Histoire Ecclésiastique, après avoir fait à Montpellier, le 28, une proclamation, le premier acte de sa charge. Enfin le document judiciaire publié par les Chroniques du Languedoc, témoignage de catholiques biterrois sur les événements de mai, ne' nomme pas Beaudiné. Les chefs, d'après ces témoins oculaires, étaient Montpeyroux et Gaspald. Un personnage aussi important que Beaudiné ne serait pas passé inaperçu. Il est vrai que le document est également muet en ce qui concerne Claude de Narbonne, que seul Andoque mentionne. Mais cette omission est explicable : le baron de Faugères était un inconnu en 1562. Andoque a pensé à lui parce que ses actes ultérieurs le mirent en relief. Nous avons de fortes raisons de croire que le baron de Faugères prêta main forte aux Biterrois. Il était à une petite journée de marche de la ville : s'il n'avait pas été là, qui y aurait été ?

   Les protestants, maîtres de Béziers, s'emparent des localités voisines. Le baron dut batailler sous les murs de Servian, de Lespignan ou de Magalas.

LA CONCENTRATION PROTESTANTE

    Beaudiné arrive. Joyeuse rassemble les troupes royales à Narbonne. Un choc sérieux se prépare. Le commandant en chef des forces protestantes a besoin de renforts. Il envoie ses lieutenants recruter des soldats dans les églises de la montagne. En juin, Claude de Narbonne est à Lacaune, où, par commission de Beaudiné, il lève une compagnie. Philippe Colaire, un fugitif d'Olargues à qui nous devons ce détail, prend du service sous ses ordres en qualité d'anspessade, (bas-officier).

   La compagnie levée, nous dit Colaire, elle descend par Murat, Saint-Gervais et la vallée de la Mare sur Bédarieux. Villemagne est sur le chemin. Ne serait-ce pas à ce moment que Claude s'empare de l'abbaye, encore que le narrateur ne mentionne pas l'événement ? L'«enseigne», allant sur Béziers par le col de Petafy, s'arrêta à Faugères. Les comptes des consuls de 1562 en signalent le passage.

   Faugères est à ce moment un point de concentration des levées protestantes. … Une garnison reste à Faugères et le baron conduit à Beaudiné l'infanterie des consistoires de la montagne.

 LA DEFAITE DE BEAUDINE

   Joyeuse assiège Pézenas, Beaudiné va à sa rencontre avec toutes ses forces et se fait battre le 20 juillet. Du rôle joué par Claude de Narbonne dans la bataille, nous ne savons rien. Les Bénédictins disent que les nouvelles recrues huguenotes prirent la fuite quand le canon se mit de la partie. Beaudiné signe une trève avec Joyeuse et se retire à Montpellier. Les conséquences de la victoire catholique se font immédiatement sentir. Le baron du Poujol reprend Villemagne, s'empare de Bédarieux et laisse l'abbé, avec cent soldats, dans cette ville. Le baron de Faugères était occupé ailleurs, probablement à garder Béziers : Beaudiné y avait jeté 10 compagnies avant de gagner Montpellier.

   Peu après, Condé envoie Guillaume d'Espondeilhan pour presser Beaudiné de reprendre les hostilités. Nous signalons l’arrivée de ce baron dont le nom se trouvera souvent mêlé par la suite à l'histoire des seigneurs et du bourg de Faugères. 

APRES LA VICTOIRE DE SAINT-GILLES, LA PRISE DE BEDARIEUX

    La guerre recommence. Beaudiné assiège en vain Frontignan et se retire sous les murs de Montpellier. Joyeuse l'y rejoint, mais il ne peut empêcher les religionnaires du capitaine Grille d'écraser à Saint-Gilles les secours qui lui arrivaient de Provence (27 septembre). Cette défaite oblige

Joyeuse à lever le camp. Quelque temps après, il assiège sans succès la place d'Agde et se retire à Pezenas. Beaudiné, rassuré, « congédia son infanterie ». Les Bénédictins ajoutent que les religionnaires reprirent le 11 décembre Bédarieux. Il faut faire un rapprochement entre ces deux faits. Les recrues des consistoires, celles de Bédarieux entre autres devaient être impatientes de retourner vers leurs foyers pour les libérer. Dès que Claude put avoir ses troupes disponibles, il agit. Nous avons trouvé dans « L’Histoire du Pèlerinage de la ville de Bédarieux à N.-D. de Capimont », par l'abbé Bascoul, un récit dramatique de la prise de Bédarieux.

   La peste ayant ravagé la ville en 1562, les catholiques avaient décidé de faire un pélerinage annuel à N.-D. de Lagamas. Le voyage des pèlerins durait trois jours. Claude de Narbonne profita de l'absence d'une bonne partie de la population catholique. Aidé par les religionnaires de la ville, il trompa la vigilance de la garnison et pénétra de nuit dans la place par une bouche d'égoût. Le procédé, on le verra par la suite, lui était familier.

   « Tout à coup un bruit affreux retentit dans la ville... J. F. Coste, cellerier de l'abbaye de Villemagne, qui avait été envoyé à Bédarieux à la tête de cent hommes pour protéger la ville, veut racheter par sa valeur et son courage sa vigilance mise en défaut... Il va droit à la citadelle. Arrivé sur la place, où l'ont suivi quelques-uns des siens, les plus hardis et les plus intrépides, la victoire semble se mettre de son côté... Quand Raymond (sic) de Faugères, le chef, se présente, le cellerier ne met pas longtemps à le reconnaître dans l'ombre. Il s'élance aussitôt sur lui, le fer à la main, et il allait le frapper, lorsqu'il se sent atteint... il s'affaisse sur lui-même : la blessure était mortelle ».

   Il est curieux que l'abbé Bascoul, qui certifie n'avancer que des faits exacts puisés dans les archives de la ville, les papiers de famille « et la tradition », se trompe sur le nom du principal personnage.

   L'Histoire Ecclésiastique parle de cet événement. Elle dit que les protestants de Bédarieux, chassés en juillet de leur ville, la reprirent le 1 1 décembre avec le secours des Biterrois conduits par le capitaine Angles. Les deux récits ne s'opposent pas absolument. La ville put fort bien être reprise par les Bédariciens et les Faugerols de Claude, aidés en la circonstance par un renfort biterrois. 

L'ORDRE CRUSSOLIEN 

   C'est le moment où le comte de Crussol, quoique catholique, accepte de devenir le protecteur du sud-est protestant avec son frère Beaudiné comme lieutenant-général. Crussol, assisté d'un conseil, fait des règlements, impose des deniers, lève des troupes, nomme des gouverneurs. L'anarchie fait place à «l'ordre crussolien». Il convient de remarquer que la direction des affaires n'est plus dès lors entre les mains des seuls chefs militaires : la bourgeoisie urbaine y participe et son influence se fera de plus en plus sentir.

   Dans la région, pas de grands faits. La garnison de Béziers, disent les chroniqueurs, prend Servian, Cazouls, Villeneuve : nous avons lieu de penser que Claude de Narbonne dut se trouver mêlé à ces actions. 

L'EDIT D'AMBOISE

    Le 19 mars 1563, la paix d'Amboise accordait le libre exercice du culte réformé aux gentilhommes hauts justiciers dans leurs maisons mais le refusait à la masse des fidèles. Par exception, les villes où le culte avait été célébré jusqu'au 7 mars gardaient leur liberté religieuse. Le baron d'une part et Faugères d'autre part se trouvaient favorisés par la paix d'Amboise. Ils conservèrent leur « ministre » mais durent rendre l'église aux catholiques.

   Quelques semaines après, le seigneur de Faugères est à Béziers. Le 15 mai, il demande aux consuls des gens « pour aller à la grosse chasse » et des « conils » (lapins ). Il veut recevoir dignement, selon toutes probabilités, Crussol, Caylus et le cardinal de Châtillon qui sont venus publier l'Edit. Des négociations assez laborieuses ont lieu entre Crussol et Joyeuse au sujet du désarmement. Enfin, en août, tout rentre dans l'ordre. Crussol remet les places à Caylus et c'est la paix.

   Dans cette première guerre, Claude de Narbonne n'avait joué qu'un rôle modeste sous les ordres de Beaudiné. Nous l'avons vu guerroyant aux environs de Béziers, protégeant ses gens, et attirant toutefois l'attention sur lui par quelques faits d'armes hardis, comme la prise de Bédarieux. Les seconde et troisième guerres le mettront davantage en valeur.

   Henry de Montmorency-Damville, nommé gouverneur, arrive en octobre pour assurer l'exécution de l'Edit. II met des garnisons dans les places protestantes. C'est le régiment de Sarlabous qui les fournit. Malgré tous les efforts des consuls qui supplient le baron d'intervenir en leur faveur auprès de Damville, Faugères a ses gendarmes — de la compagnie du capitaine Scipion — mais ne les garde pas longtemps. Où est le seigneur? A Lunas peut-être. Le brusque départ de la garnison est-il dû à son influence ? Mystère. A Faugères, en son château, commande le capitaine Jean.

   Le pays reste frémissant. Les Etats de la province, à Narbonne 1563, à Beaucaire 1564, au Pont Saint-Esprit 1565, s'élèvent contre l'Edit. Les réformés de leur côté se plaignent instamment à Damville. Catherine de Médicis conduit le jeune roi dans le midi, dans l'espoir d'apaiser les esprits. Il est probable que Claude de Narbonne, en bon vassal, alla le saluer à Béziers.

 La bataille de Faugères, de la deuxième guerre à la St-Barthélemy (1567-1572 )

La reprise des hostilités. Deuxièmes et troisièmes troubles

    La politique de rapprochement franco-espagnol de Catherine ralluma l'incendie. Il y avait, à vrai dire, trop de braise sous laé cendre, et de tragiques événements, comme ceux de Pamiers et de Foix en 1565, témoignaient de l'exaspération des passions. Le 29 septembre 1567, les protestants exécutent militairement l'ordre apporté par Beaudiné, devenu seigneur d'Acier, Ils prennent les armes et s'assurent de bon nombre de places. La France pontificale nous apprend qu'à cette date Claude de Narbonne s'empara de l'abbaye de Saint-Chinian et la ruina de fond en comble. Rien ne nous a permis de confirmer le fait, qui n'est pas invraisemblable, encore qu'il faille se rappeler que Claude est devenu quelque peu personnage de légende après la prise de Lodève, et qu'en l'absence de toute précision, tout sac d'abbaye ou de village risque de lui être généreusement imputé.

   Condé a ordonné des levées. Celles du Quercy et de la Guyenne s'assemblent à Montauban. Les vicomtes du Quercy sont à leur tête, avec Bernard de Rabastens, vicomte de Paulin. On fait route par le Rouergue et les Cévennes, ramassant en chemin des renforts. A Alès, d'Acier rejoint et prend le commandement. On passe le Rhône, mais une partie des troupes revient peu après, avec d'Acier, dans le Bas-Languedoc, où la situation est sérieuse, tandis que les vicomtes, bousculant les forces catholiques rassemblées en Auvergne, vont rejoindre Condé sous Chartres. Claude de Narbonne était-il avec eux ? C'est possible. Il sera souvent sous les ordres du vicomte de Paulin par la suite. Les comptes des consuls ne nous apprennent rien. Le 14 juin 1567, le baron était à Faugères et y recevait M. de la Crouzette et d'autres gentilshommes. Nulle mention de sa présence jusqu'au milieu de l'année suivante et calme plat dans la ville. Les combats se déroulent ailleurs, vers le Rhône et dans l'Albigeois. Dans le Biterrois, il n'est resté que de trop faibles effectifs pour qu'on puisse entreprendre une action sérieuse. On se garde, tout simplement.

   La paix de Longjumeau — 23 mars 1568 — que l'arrivée des renforts du midi permet à Condé d'obtenir, ne désarme personne. Ce n'est qu'une trêve. Dès la fin août la guerre se rallume et tandis que Condé et Coligny concentrent leurs forces autour de la Rochelle, le midi protestant fait un prodigieux effort pour les soutenir.

 Le Midi protestant au secours de Condé, Claude à Montauban

    D'Acier réunit 25 000 hommes autour d'Alès et, par le Gévaudan et le Rouergue, va vers les princes en laissant les vicomtes dans le Quercy et le Haut-Languedoc pour recruter d'autres troupes et occuper les forces royales de la province. Tout l'Albigeois est bientôt en leur pouvoir. Vers novembre les vicomtes sont à Montauban. Claude de Narbonne les rejoint avec une compagnie de 300 hommes de pied « levée dans ses terres », disent les Bénédictins. Il dut prendre part à l'attaque de Castelsarrasin, qui échoua, et le bruit courut qu'il avait été tué en cette affaire.

   Comme le fait remarquer Gaches, si les forces languedociennes furent d'un très grand secours au prince, elles manquèrent dans le pays. Les grandes villes, comme Castres, tinrent bon, mais beaucoup de petits bourgs, vidés de leurs meilleurs défenseurs, tombèrent au pouvoir des troupes royales. Il convient d'ajouter que les minorités catholiques, enhardies par la faiblesse des occupants, durent faciliter l'opération.

Faugères occupé par les catholiques 

   C'est ainsi que Faugères fut pris par le colonel Sarlabous. Contrairement au dire du chroniqueur, le bourg ne fut pas démantelé — nous aurions trouvé trace dans les comptes de 1568-69-70 des travaux effectués pour remettre les remparts en état — Sarlabous se contenta d'y installer une garnison.

   La nouvelle en parvint à Claude. L'intérêt particulier prenant le pas sur l'intérêt général, il fit demi-tour aussitôt et revint sur Faugères. Le bruit de sa mort l'y avait précédé. Les Bénédictins disent, toujours d'après J. de Montagne, qu'à cette nouvelle, Saint-Pierre, son neveu et son héritier présomptif, s'empara aussitôt de Villemagne et prit ensuite Faugères par escalade. Il devait avoir avec lui des Faugerols fugitifs qui connaissaient les points faibles de la défense — et des intelligences dans la place. 

Un point mystérieux, Claude abandonne les protestants

   C'est ici le point le plus obscur de l'histoire de Claude. Quel est ce Saint-Pierre ? Nous n'avons jamais eu l'occasion de rencontrer ce personnage au cours de nos recherches. Il ne saurait être l'héritier du baron puisque ce dernier a un fils et deux filles. D'où vient-il ? Si nous en croyons les Bénédictins, Claude arrive devant Faugères. Saint Pierre refuse d'ouvrir les portes. Le baron est-il en forces ? D'ailleurs, même s'il a sa compagnie toute entière avec lui, peut-il songer à une attaque ? Les soldats refuseront de combattre des coreligionnaires et des compatriotes. Quelle est l'attitude des habitants du bourg ? Rien ne transpire à travers les comptes fragmentaires que nous avons minutieusement parcourus. Ont-ils tourné le dos à Claude ou sont-ils impuissants ? Mais comment expliquer l’obstination de Saint-Pierre et les concours protestants qu'il a dû s'assurer? Le seigneur serait-il suspect — ou indésirable — ? Claude n'hésite pas longtemps. Il se tourne vers le baron de Rieux qui commande pour le roi dans le pays, se déclare catholique, et avec l'aide de Rieux il rentre à Faugères. Naturellement une garnison catholique s'installe au château.

   Telle serait l'aventure, avec tous les points d'interrogation qu'elle pose. Il faut croire qu'elle doit être exacte dans ses grands traits, car Faurin dit quelque part que le baron de Faugères « s'était révolté de la vraie religion. Les documents consulaires n'apportent que peu de lumière. Toutefois ils indiquent qu'en 1568-69 un gentilhomme catholique, M. de Fos, beau-père, beau-frère ou neveu de Claude sans doute, puisque celui-ci avait épousé Marguerite de Gep de Fos, tient garnison à Faugères, et que le gouverneur de Béziers, M. de Ceyras, lui rend visite. Le baron de Faugères, à un certain moment, fait un accord avec Ceyras : on décide que la garde du château sera confiée à « deux de la religion et à deux papistes ». Enfin il nous semble bien avoir trouvé trace des intrigues de Claude auprès des protestants de Castres, de Montauban et de Lacaune, car un nommé Jenouyé est envoyé plusieurs fois dans ces cités protestantes « pour les affaires de monsieur et de la ville ». Détail amusant : le messager, choisi certainement parce qu'il connaissait les lieux à visiter, ne voulait pas partir, prétextant le mauvais état de ses chaussures. Et le scribe note « ly aben fach soullard las sabatos - 12 sols ».

   Du récit erroné ou suspect de Montagne, de l'allusion de Faurin et des notes des consuls, il est permis de dégager ceci. Claude à un certain moment a abandonné la cause protestante, par intérêt ou par amour-propre, et Faugères a été tenu par les catholiques pendant la première moitié de l'année 1569.

Retour du baron à la Réforme

    Tandis que le baron de Faugères, tour à tour batailleur ou « diplomate», disputait aux uns ou aux autres la possession de son château, les événements décisifs se déroulaient vers l'ouest. Jarnac, le 13 mars, vit la défaite et la mort de Condé. Les vicomtes essayèrent de rejoindre Coligny, mais devant les dispositions de Montluc, ils durent se cantonner dans le Haut-Languedoc et l'Albigeois, théâtre ordinaire de leurs exploits. Leurs divisions et le besoin d'un commandement fort amenèrent Coligny à envoyer dans le midi le comte de Montgommery. Et tandis que Montgommery guerroyait en Béarn, Claude de Narbonne revenait à la Réforme. Nous avons dit plus haut qu'il entretenait des intelligences avec les villes protestantes du Haut-Languedoc, avec Castres notamment. Le baron avait « cognu sa faute, se voulait remettre, se saisir de son château et le tenir pour la religion » dit Faurin. Un beau jour Claude chasse la garnison catholique et se retrouve huguenot comme devant. 

La bataille de Faugères et ses conséquences dans le Biterrois

   Le gouverneur de Béziers, Ceyras, furieux d'avoir été joué, vint assiéger Faugères avec des forces imposantes. Claude de Narbonne, en danger, se tourna vers les Castrais. Il envoya probablement son voisin, le seigneur de Soumartre, Pierre de la Gasse, protestant zélé. II est plaisant de lire sous la plume des Bénédictins : « ceux de Castres lui envoyèrent un corps de troupe sous les ordres de La Gasse suivi de Somâtre, gentilhomme de Béziers ». Suivi a vraisemblablement été lu pour seigneur sur le manuscrit de Montagne. Le récit est amusant à plus d'un titre. « Une partie de ces troupes ayant pris son chemin par Saint-Jean-de-Parracol, au diocèse d'Alet, pilla, blessa, massacra ou dissipa en passant, le 28 août, 7 à 8 000 catholiques qui s'y étaient rassemblés pour la fête du lieu. Le reste des troupes prit une autre route ». Ce sont là deux expéditions bien distinctes. Saint-Jean-de-Parracol, diocèse d'Alet, c'est le chemin des écoliers pour aller à Faugères ! En réalité le corps de cavalerie qui fit le raid sur la foire de Saint-Jean-de-Parracol en plein pays catholique, s'en retourna à Castres avec son butin, tandis que les compagnies des capitaines Bedos et Fournier, conduites par La Gasse, marchaient vers Faugères. Partis le 28 août, les Castrais arrivèrent sous les murs de la petite place le 31. Les compagnies furent probablement renforcées en cours de route. Dès leur arrivée, elles attaquèrent. La bataille fut chaude. Pris entre le feu de la ville et celui des compagnies castraises, Ceyras dut lever précipitamment le siège après avoir laissé sur la place 250 hommes au dire des uns, 3 ou 400 au dire des autres. C'était pour l’époque une rude affaire : les pertes de Beaudiné à la bataille de Pézenas ne furent guère supérieures à celles de Ceyras. Devant Faugères. Les conséquences de ce brillant succès furent sérieuses. L'enjeu de la bataille, c'était le col de Pétafy, le passage qui permettait aux montagnards du Rouergue et du Castrais de descendre librement vers leurs coreligionnaires du Pays-Bas. Faugères aux mains de Claude, la porte restait ouverte. La gravité de l'échec de Ceyras apparut bien vite.

   Le butin avait été grand : nombre de chevaux et beaucoup d'armes. Armés et montés, grisés par la victoire, un chef énergique à leur tête, les protestants s'emparèrent aussitôt de Bédarieux et de quelques autres bourgs du voisinage, puis, renforcés par 7 ou 800 montagnards, ils tentèrent de surprendre Béziers. L'entreprise échoua, mais ils se rattrapèrent sur les villages : Roujan, Pouzolles, Margon, Pézènes, d'autres encore tombèrent entre leurs mains. Le seigneur de Faugères tenait une bonne partie du Biterrois.

La marche de  Coligny 

   Les forces royales étaient vers l'ouest, où Montgommery bataillait. Le Pays-Bas qui, dans cette guerre, avait été en grande partie tenu par les catholiques, était en train de changer de mains : les événements de Nimes répondaient à ceux du Biterrois quand l'armée des Princes passa. Coligny traversa tout le Languedoc, harcelé par Damville, évitant Narbonne et Béziers. Il campa à Capestang et, gagnant un peu vers le nord, il enleva Cazouls, puis Servian. Il était à quatre lieues de Faugères. Claude le rejoignit-il ? Il lui recruta probablement des soldats dans les environs. Les comptes de 1570 mentionnent des soldats de Roujan, des soldats de Salasc « envoyés par monsieur ». Le vicomte de Paulin passa à Faugères où sa compagnie reçut une collation. Venait-il du Rouergue à la rencontre de Coligny, ou, détaché de l'armée, allait-il au devant des renforts que Claude avait amassés ? Rien ne nous permet de dire si le baron de Faugères suivit Coligny. Peut-être la peur de perdre une seconde fois son château — Damville n'était pas loin — le retint-elle dans le Biterrois.

 L 'Edit de St-GERMAIN , la paix générale

    L'énergie de Coligny et les embarras politiques de la régente amènent enfin la paix et l'Edit de Saint-Germain, plus avantageux pour les Réformés que les précédents, est publié en août. Damville se met en devoir d'en assurer l'exécution. Cette seconde prise d'armes, coupée en deux par une courte trêve mal observée, avait mis en relief la personnalité de Claude de Narbonne. Il avait fait parler de lui, mais pas toujours à son avantage ! Grand recruteur de soldats et rusé compère, il avait montré qu'entre ses intérêts et ses convictions il ne balançait pas. Valeureux, mais suspect, il ne tient pas auprès des chefs protestants la place à laquelle ses réelles qualités militaires lui donnent droit.

    L'exécution de l'Edit de Saint-Germain n'alla pas sans heurts, les Etats le trouvant trop favorable aux religionnaires et ceux-ci essayant d'en tirer le plus d'avantagea possibles — les uns et les autres, d'ailleurs, ne cessant de se plaindre au roi. Toutefois le besoin de paix était si grand, la guerre avait accumulé tant de ruines qu'aggravaient encore les rigueurs d'un hiver exceptionnel et les épidémies, que protestants et catholiques restèrent tranquilles en 1571 et 1572, et peu à peu on s'accoutuma à vivre selon l'édit. « On n'avait point vu en France un tel repos il y avait longtemps» dit Gâches.

 

Les brigands et les bohémiens 

   La vie normale reprit son cours, mais il y aval : une ombre au tableau ! A ce moment-là, dans les campagnes, commencent à apparaître les «voleurs et brigands », analogues aux routiers du XIVe siècle, vagabonds ou soldats sans emploi rebut des deux partis, redoutables aux uns comme aux autres et détestés de tous. On les connaît aussi sous le nom de «bigarrats ». Ils étaient capables des pires cruautés. Quand on le peut, on les traque et on les punit. Tel est le sort de Pierre de Caunes et Parroutou, que les archers de Castres capturent et qui sont roués vifs. Le plus souvent, on compose avec eux.

   Il en est de même des Bohémiens qui par bandes nombreuses, pourvus de capitaines, tout comme les soudartz, parcourent les campagnes, au grand dam de celles-ci, tirant eux aussi le plus clair de leurs ressources de leurs rapines impunies.

   En 1570 ou 1571, Faugères donne un mouton à Claude de Narbonne parce qu'il a pris la peine de garder le bourg des Bohémiens. Mais une autre fois, le seigneur lui-même ordonne de leur servir une collation. En juillet 1572, un autre passage de Bohémiens préoccupe les consuls. Pour les faire déguerpir, on donne 1 livre et 10 sous à leur capitaine.

    Les procès-verbaux des Etats sont pleins de doléances touchant les excès des « malvivants », « voleurs » et « brigands » de toute espèce. Les chevauchées des prévôts sont impuissantes à en assurer «l'extirpation » : ils sont trop nombreux. Et cela ira de mal en pis pendant les années qui suivront.

Suite le 1er août....

 

 

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Jeannine & Lucien Osouf mai 2026